Awaseru

Awaseru

Le prix Nobel et écrivain Toni Morrison disait : « Ne pas savoir était dur, savoir a été encore plus dur ». (1) J’ai ressenti cette difficulté lors du dernier cours de Senō Sensei samedi dernier (NDT : 25/07/2015).

Nous étions seulement sept personnes, c’était donc presque comme un cours particulier. Senō Sensei a décidé de faire des mouvements basiques de Bō avec le feeling du Gyokko Ryū. Tout au moins, c’est mon interprétation puisqu’il gardait constamment ses mains au milieu de l’arme. (2)

Kamae : Senō Sensei se tenait en Shizen en tenant le Bō en son centre et tenu sous le bras et l’aisselle. Le Bō pointant en face et son extrémité touchant presque le sol à un angle de 45°.

Waza : Lorsque Uke a attaqué, Senō Sensei a simplement marché dans sa direction et légèrement sur le côté avec de petits pas, tournant son corps vers la gauche. Le mouvement était naturel, sans vitesse, sans force, uniquement du déplacement.

En raison de l’angle de l’arme, l’extrémité du Bō s’est naturellement placée à l’intérieur de la jambe droite de Uke. Il a ensuite tourné son corps vers la droite, bloquant Uke dans une sorte de Tsuke Iri. (3) Le Bō était ensuite placé en position horizontale entre les jambes de Uke. Alors, par un simple déplacement, Senō Sensei a plié les jambes, attrapé l’extrémité arrière avec sa main gauche et projeté Uke au sol. Uke était pris dans une sorte de Jūjiro.
Nous avons fait plusieurs mouvements basés sur la première technique, continuant vers la gauche et frappant Dō Uchi, puis en inversant ; en utilisant le dos pour déséquilibrer Uke et en finissant avec du Taijutsu, etc. Le mouvement était si naturel que Uke était piégé avant même de le savoir.

Impressionnant, simple, et difficile à réaliser. Mais les choses sont devenues encore plus compliquées.

Nous avons suivi le même feeling mais cette fois en allongeant la distance en utilisant les jambes, puis en levant le Bō pour rencontrer l’arme de Uke. Cette technique était encore plus impressionnante. Il n’y avait aucune force mais elle nécessitait une parfaite compréhension de la distance et du rythme.

Vu la douceur avec laquelle elle rencontrait l’arme adverse, son arme semblait se poser délicatement sur le Bō de l’adversaire. Une fois les deux armes en contact, elles formaient une ligne droite. Alors Senō Sensei déviait l’arme de l’adversaire en faisant une micro rotation et comme par magie, l’arme de Uke partait, le laissant sans défense.

Le mouvement suit ces quatre étapes successives :
1) reculer à la bonne distance ;
2) lever le Bō pour le “poser” sur l’arme de l’attaquant (les mains après les jambes) ;
3) dévier avec une très légère rotation de l’arme ;
4) alors que le Bō est pratiquement vertical, il passe derrière et comprime Uke avec le Bō.

Il a ensuite fait de même avec des sabres. Depuis Tōsui no kamae avec le sabre, vous laissez Uke se couper lui-même en levant simplement les bras. Vous n’essayez pas de le couper, vous laissez Uke le faire pour vous. Ensuite, il entrait avec sa jambe droite entre les jambes de Uke et tournant le dos à Uke, il utilisait son épaule pour le projeter comme avec un Hanbō (Ganseki Garami). Magnifique, et uniquement basé sur un déplacement précis et délicat.

Avec le sabre également, nous avons fait plusieurs variations depuis cette simple technique.

La raison pour laquelle j’ai cité Morrison est que je n’avais jamais vu quelque chose de si subtil et puissant. Que nous utilisions le Bō ou le sabre, ce “posé d’arme” était le Kaname.

Ce Kaname est Awaseru, 併せる mettre les armes en relation. (4) Lorsque c’est fait correctement, les armes paraissent liées ensemble comme par l’effet d’un champ magnétique. Tout est “un” : rythme, vitesse, distance, puissance. Je ne connaissais pas ce concept auparavant et il a été dur de le découvrir après trente années de pratique ininterrompue. En fait, depuis lors, je le vois dans chaque technique faite par Hatsumi Sensei.

J’ai eu l’impression d’avoir été aveuglé par un voile jusqu’à présent. Les gens me demandent souvent pourquoi je continue à aller au Japon. Je vais au Japon parce qu’il y a toujours un joyau caché quelque part dès lors qu’on le cherche. C’est quand vous arrêtez de vous entrainer que votre niveau décroît. (…)

Notes :
(1) Biographie de Toni Morrison (EN)
(2) Nous avons étudié le Bō du Gyokko en 2005. Le thème était Kasumi No Hō. À cette fin, nous avons fait toutes les techniques de Bō du Kukishin en plaçant les mains au centre de l’arme.
(3) Tsuke Iri est un des mouvements de base du Hanbō Jutsu.
(4) Awaseru / 併せる :
– faire correspondre (rythme, vitesse, etc.) ;
– joindre ensemble, unifier, combiner, ajouter ;
– faire face; être opposé à (quelqu’un) ;
– comparer, vérifier ;
– causer, rencontre (par ex. : un destin désagréable) ;
– rejoindre, connecter, chevaucher ;
– mélanger, combiner ;
– lame contre lame, combattre.

Article de Arnaud Cousergue, Bujinkan Dai Shihan

Source : Shiro Kuma’s Blog : article « Awaseru »
Traduction en français par l’équipe du Bujinkan France