Droit cercle

Droit cercle

Un soir à Abou Dhabi, je faisais un cours sur le concept de Mienai Waza (見えない 技). Nous étions en extérieur, près de la Lagune. Avec la nuit qui tombait peu à peu, le concept Mienai prenait tout son sens.

Je ne sais pas pourquoi mais cela m’a rappelé les lézards geckos (1) de Bangalore (Inde).
Quand je suis en Inde, le soir sur le balcon, j’aime observer les lézards geckos postés sur les murs et sur le plafond. Ils s’appellent entre eux avec un petit cri très aigu parce qu’ils sont souvent sur des plans différents. Ils ne peuvent se voir les uns les autres que lorsqu’ils sont face à face au même niveau.
Pour eux, le monde est toujours plat. Il n’y a pas d’angles, pas de haut et de bas, pas de plan horizontal ou vertical. Tout est plat.

C’est la même chose dans une technique du Bujinkan, et nous devons nous entrainer à changer de perspective. Alors là seulement nous pouvons adapter nos mouvements à ce que l’affrontement requiert. Il n’y a pas de commencement, et il n’y a pas non plus de fin. C’est Uke seul qui donne le temps et l’espace de sa chute.

Il y a toujours une solution qui nous attend, juste devant nous. « Devant nous se tient le paradis », dit l’école Takagi Yōshin. Mais “devant nous” peut être n’importe où, parce que nous évoluons dans le monde du Juppō Sesshō, c’est-à-dire dans les 10 directions.
Nous devons transformer notre perception de la réalité pour pouvoir surmonter l’attaque. Et se précipiter n’est jamais une solution. Le temps et l’espace font tout, et si vous avancez trop tôt, vous raterez l’opportunité que l’exact timing avait à vous offrir. Et vous raterez par là-même cet exact intervalle de temps où la victoire vous attendait.

Attendre le moment approprié suppose d’être capable de rester hors de danger.

À l’instar de Hatsumi Sensei, je ne suis pas un grand fan de “L’Art de la guerre” de Sun Zi (2), que je trouve assez primitif comparé à l’ouvrage anonyme “Les 36 Stratagèmes”. Mais quelques chapitres demeurent toutefois intéressants et peuvent nous aider à comprendre la vision que Hatsumi Sensei a du Budō.

Sun Zi écrit : « Les bons combattants des premiers âges se plaçaient eux-mêmes face à la possibilité d’une défaite, puis attendaient une opportunité de conduire l’ennemi à la défaite ».
Le Bujinkan nous enseigne d’abord à nous protéger. Pourquoi donc alors tant de pratiquants se précipitent-ils vers leur propre perte ? Votre priorité doit être de rester en vie, et ce afin de conduire l’attaquant à la défaite. Inversez cet ordre naturel, et vous rencontrerez bientôt votre Créateur.

Je suis toujours un peu perplexe quand je vois des pratiquants du Bujinkan utiliser la force, alors que la solution évidente est de se détendre et d’attendre. L’ennemi apporte toujours avec lui la solution dont vous avez besoin pour contrer son attaque.

Sun Zi ajoute : « Vous préserver d’une possible défaite, cela est entre vos mains. Mais l’opportunité de conduire l’ennemi à la défaite, cela vous est donné par l’ennemi lui-même. Ainsi, le bon combattant est celui qui peut se préserver de la défaite, sans pouvoir rendre certaine la défaite de l’ennemi. »
Pour donner au temps une chance de vous apporter l’opportunité de prendre l’avantage, vous devez attendre (persévérer). Ce sont les intentions de l’attaquant qui vous donneront la solution.

Cette manière de laisser les choses suivre leur cours est ce à quoi Sensei se réfère quand ils nous demande d’être zéro. En surfant sur le flot permanent des événements, vous pouvez comprendre et suivre la volonté de la Nature.

Persévérez ! N’abandonnez jamais et avancez sur le chemin exact du cercle de la vie. Quand vous suivez le cercle (Ura ou Omote), vous avancez toujours sur une ligne droite.
Il n’y a pas d’angles, pas de haut et de bas, pas de plan horizontal ou vertical. Tout est plat.

Être zéro, c’est cheminer sur un droit cercle.

Notes :
(1) Page Wikipedia sur les lézards geckos
(2) En 2009, je racontais à Sensei qu’après avoir étudié de manière intensive “L’Art de la guerre” pour un cours, je m’étais rendu compte que ce livre, qui m’accompagnait depuis mes 18 ans, était plutôt vide au final. Ce à quoi Sensei me répondit : « Oui en effet, c’est en fait ce que Takamatsu Sensei m’avait également dit ». Je me sentais mieux.

Article de Arnaud Cousergue, Bujinkan Dai Shihan

Source : Shiro Kuma’s Blog : article « Straight Circle »
Traduction en français par l’équipe du Bujinkan France

Bujinkan Paris Taikai 2016