Henka : Une étrangeté poétique

henka

Nous utilisons souvent le mot “Henka” 変 化 en référence à l’adaptation d’une technique donnée. Mais ce mot exprime bien plus qu’il n’y paraît. Je me souviens de Sensei expliquant que dans un Ryûha, un Henka est décrit comme une partie du niveau considéré. Un Henka dans une école, c’est comme une autre façon de faire la même technique, mais en respectant hô 法, le principe originel du waza.
Le dictionnaire donne une signification différente : “changement” ou “variation”, mais aussi la signification de “transition”, comme si un Henka pouvait être le passage d’une technique à l’autre. Quand on étudie un Ryûha, on est souvent surpris de voir que le “Henka officiel” relie le waza à partir duquel il a été créé au waza suivant.

En dehors de ces “Henka officiels”, le mot se rapporte en général à la possibilité d’appliquer un principe d’action à des situations différentes. Le Kanji 変 Hen seul a le sens de “changement”, mais aussi le sens de “étrange, curieux, drôle, inattendu”.

Lorsque j’ai rejoint le cours de Sensei au Taikai de Londres en 1987, je n’avais aucune idée de quoi que ce soit, mais encore moins du mot Henka. Par contre je ne me souviens très bien que chaque technique qu’il faisait semblait “curieuse” et bien sûr totalement “inattendue” !

Beaucoup de pratiquants du Bujinkan ne connaissent pas assez les bases et les fondements de l’art pour produire un Henka correct, mais j’ai remarqué que les choses sont en train de “changer” et chaque fois que je rencontre un praticien du Bujinkan au Japon ou à l’étranger, je peux voir une évolution positive dans leur compréhension et leur rendement. Comme beaucoup d’entre vous, je ne parle pas japonais mais je continue à creuser dans mes dictionnaires afin de mieux comprendre le Budô de Hatsumi Sensei.

Comme il l’écrit dans son livre “Unarmed Fighting techniques of the Samurai”, il est important de comprendre la signification des noms des waza. Hatsumi sensei n’est pas seulement un artiste martial fantastique, il est un philosophe des arts martiaux et ses enseignements peuvent être appliqués dans notre vie quotidienne. Comme Monsieur Jourdain dans la pièce de théâtre de Molière, nous faisons tous les jours des Henka sans le savoir ! Le Bujinkan nous enseigne à adapter nos vies aux situations et aux gens que nous rencontrons, et nous nous adaptons en permanence nos actions sans vraiment s’en rendre compte.

Le monde des Henka est infini mais d’abord vous devez connaître vos bases correctement.

Si “Hen” signifie beaucoup de choses, c’est aussi le cas avec “ka”. Ka, 化 est l’“action de faire quelque chose”, c’est le changement perpétuel, l’adaptation perpétuelle. Mais écrit différemment : 下, il signifie “sous” ce qui veut dire que le changement se trouve en dessous, invisible à nos sens. La création d’un Henka est l’action de déplacer quelque chose du monde de l’invisible vers le monde du visible et du sensible.
À mon avis, c’est la vraie leçon de ce monde de Henka enseignée par Sensei.
Curieusement, le suffixe 课, ka tout seul signifie aussi “leçon”. C’est la leçon que nous apprenons en adaptant nos vies à la réalité.

Tout cela est assez proche de la phrase que nous répétons avant et à la fin de la classe : «shikin haramitsu dai komyô» ; dans chaque expérience, il y a une leçon à apprendre. Et souvent, la leçon est inattendue, donc cela change la compréhension régulière de Henka 変 化 en Henka 変 课.

Voir le monde différemment est la force de 歌 人 Kajin, le poète qui joue avec les mots pour manifester la beauté cachée qui nous entoure. J’ai le sentiment que Sensei nous a transformés en 変 歌 人 henkajin, poètes excentriques.

Merci Sensei de nous faire 変 化 仁 henkajin, les hommes du changement et de l’adaptation.

Article de Arnaud Cousergue, Bujinkan Dai Shihan

Source : Shiro Kuma’s Blog : article « Henka: A Poetic Strangeness »
Traduction en français par l’équipe du Bujinkan France