Ignorer l’adversaire – Mutō Dori

Muto dori

Hatsumi Sensei était particulièrement de bonne humeur hier (NDT : 31/07/2015) et il nous a donné un cours de haut niveau. Il dit souvent qu’il enseigne aux Jûgodan, mais hier soir je pense que ses enseignements dépassaient ce grade.

J’ai commencé le cours avec du Taijutsu mais il a monté le niveau si haut et si vite que nous étions tous rapidement perdus. Et cela inclut mon partenaire Kenji et moi-même. Plus le cours avançait, plus j’avais l’impression que mon cerveau et mon corps étaient coincés, essayant de nager dans une eau pleine d’algues. Chaque mouvement était entravé par une centaine de mains invisibles.

Nous avons fait plusieurs applications en Taijutsu et avec le Ninja Biken, mais j’étais tellement perdu que je ne peux me rappeler que d’un Kaname pour ce cours : “ignorer l’adversaire”.

Cela me semble être la prochaine étape pour mon évolution dans le Budō.

Comme à chaque cours, Sensei bouge très simplement mais d’une façon étrange. Il n’y a pas de pensée, d’intention ou de force, seulement des mouvements naturels du corps. Jusqu’à hier, nous persistions à regarder Uke. Pas cette fois. Même cela nous est enlevé !

Le fait d’ignorer Uke est facile à comprendre, mais plutôt difficile à réaliser.

Hatsumi Sensei a dit que nous devions bouger comme si nous n’étions pas du tout concerné par l’attaquant. Sans porter attention à Uke, sans essayer d’éviter ses attaques, on avance simplement sur l’attaque et on dévie l’arme ou le poignet, juste parce que l’on ne se concentre pas dessus.
Je suis désolé, je sais, c’est dur de l’expliquer avec des mots, mais c’est le mieux que je puisse faire pour exposer ce qu’on ressent pendant le cours. Je suis allé le voir plusieurs fois pour “le sentir”, mais il n’y avait rien à sentir jusqu’à ce qu’il enfonce ses ongles dans mon visage ou sur les articulations de mes doigts.

Sensei enseigne un niveau supérieur de Mutō Dori cette année. À chaque cours, il a insisté sur ce point. Mais parfois les mots ne suffisent pas pour l’appréhender. Nos sens sont limités, et leur incapacité à ressentir l’invisible crée un brouillard permanent dans lequel on se fait tuer. Quand vous êtes Uke, il n’y a rien à ressentir. Quand vous le regardez faire la technique sur quelqu’un d’autre, il n’y a rien à voir.

C’est comme s’il n’y avait rien et tout à coup, il y a trop de douleur. Ses Uke (Nagase, Shiraishi, Paul, Yabunaka) étaient terrassés par ses “non-actions”. Il semblait ne pas y avoir de schéma, de forme, de mouvement. Ce n’est pas magique : Sensei a fait des choses, mais comme il incarnait le Mutō Dori, c’était comme si un Kami (pouvoir divin) les faisait à sa place.

Une fois encore, le “Tsunagari” (connexion) et “Awaseru” (faire correspondre) étaient les points-clés de ce cours (voir à ce sujet l’article « Tsunagari à travers Hanpa », et l’article « Awaseru »).

Mutō Dori est le prochain point important à maîtriser et je commence à l’envisager comme le niveau ultime du Taijutsu.
Le Mutō Dori réalisé en ignorant l’adversaire est si puissant que se battre devient alors inutile. En fait, il ne peut pas y avoir de combat. Uke attaque et meurt, il ne sait pas pourquoi.

Après le cours, je me suis rendu chez Hatsumi Sensei et il m’a donné un 桃 Momo, une énorme pêche (1) venant de Togakushi.

Essayant d’y trouver une logique, je peux dire qu’il veut que nous soyons 藻も, Momo, c’est-à-dire “mouvant comme des algues” (2). Ce qui signifie ne pas avoir d’intention, de force et simplement suivre les courants de l’eau et de la marée.

L’algue ignore l’eau. Elle suit le courant.

Notes :
(1) Momo : 桃/momo/pêche, pêcher (arbre)
(2) Mo : 藻/mo/algue, lentille d’eau

Article de Arnaud Cousergue, Bujinkan Dai Shihan

Source : Shiro Kuma’s Blog : article « Ignore The Opponent »
Traduction en français par l’équipe du Bujinkan France