Kukan, Fibonacci et l’escargot

kukan

Quand un débutant assiste à une classe de Nagato Sensei, il a l’impression que Nagato répète toujours le même mouvement.
Lorsque vous avez suivi des formations au Japon avec lui pendant plus de vingt ans, vous voyez les choses différemment. Les mouvements de Nagato Sensei sont comme une suite de Fibonacci inversée (1) : plus il répète le mouvement et plus il se rapproche de l’adversaire.
La suite de Fibonacci ressemble à la coquille d’un escargot. L’escargot est lent et c’est aussi la façon dont nous devrions nous entrainer : au ralenti.
Fibonacci
Nagato Sensei est très précis dans l’enseignement de son Taijutsu et les débutants ne semblent pas souvent comprendre sa finesse. Il commence toujours la classe avec un mouvement donné par l’un des participants.
Puis il montre comment être toujours protégé tout en se rapprochant de plus en plus en utilisant la précision de son jeu de jambes qui lui est propre.
Vous devez savoir que chacun des Shi Tennô Japonais a une façon particulière de bouger les jambes. Je me souviens d’avoir assisté à une classe où on lui a demandé de montrer un des kihon Happô. Je m’entraînais avec un haut gradé japonais. Nous étions tous deux étudiants réguliers de Noguchi Sensei à cette époque et notre Taijutsu avait la “Noguchi touch”. J’ai été le premier à présenter le Kihon Happô et j’ai été incapable de le faire ! Un Kihon Happô ! Mon ego se sentait mal et je me sentais mal pour mon partenaire japonais, pensant : il a jugé mon faible niveau de connaissance des bases. Ensuite, quand il l’a fait, il a fait le même mouvement, aussi mal que moi. Ce jour-là, j’ai compris que chacun d’eux a sa propre façon de se déplacer. C’est pourquoi, lorsque vous avez la chance de venir au Japon, vous devez vous entraîner avec le plus grand nombre de Shihan possible, car chacun d’eux vous donnera une brique pour construire les murs de votre propre “maison du Taijutsu”.

Nagato Sensei ne cherche pas à montrer “la vraie technique”, il montre comment survivre à un combat réel. Et pour ce faire, il répète les mouvements en changeant la distance et les angles afin de se rapprocher. C’est ce que j’appelle l’“approche artichaut”. Chaque répétition, c’est comme manger les feuilles d’un artichaut (2) et ainsi, progressivement vous atteignez l’essence / cœur de la technique comme vous le feriez pour atteindre le cœur de ce légume.
En ajustant lentement son jeu de jambes, Nagato Sensei enseigne la meilleure façon d’aller au cœur de la technique. La précision des angles, les variations subtiles dans la façon dont il tient l’adversaire sont proches de la chirurgie cardiaque. Et il est toujours bien protégé de toute réaction de son adversaire.
La beauté, c’est que Nagato Sensei peut le montrer avec n’importe quelle technique présentée par le Uke de la journée, même avec une technique apparemment non intéressante. C’est le signe d’un véritable Shihan et j’espère qu’un jour j’atteindrai ce niveau.
Mais cet ajustement progressif n’est possible que si vous vous entrainez lentement. Oubliez l’attitude du lapin qui court et apprenez en étant lent comme un escargot. Tout le monde connaît la fable du lièvre et de la tortue de La Fontaine (3), c’est la même chose. Quand vous vous entrainez rapidement, vous manquez le Norikae et finissez par utiliser la force. Le pire, c’est que la technique que vous êtes censé apprendre n’est plus là. Le début ressemble. La fin ressemble. Mais la technique est absente de vos mouvements.
courbe de gauss
C’est comme la distribution normale en mathématiques (courbe de Gauss ou courbe en cloche (4)). L’élément-clé ici est le centre de la courbe en cloche appelée “écart-type”. Lorsque vous pratiquez comme un lapin, c’est-à-dire trop vite, l’écart-type disparaît et vous restez seul avec l’Omote de la technique.
Au contraire, lorsque vous vous entrainez comme un escargot, vous entrez dans l’Ura, au cœur de la technique et vous pouvez vraiment apprendre.
La vitesse dans le dojo est souvent la marque d’un mauvais praticien. Faire le mouvement rapide est une approche égocentrique. Vous n’apprendrez rien et vous pouvez même être dangereux pour votre partenaire.
Plusieurs fois, au cours des années, j’ai vu Nagato Sensei arrêter la classe et dire «les gens qui se déplacent rapidement sont stupides !». L’espace et le temps sont connectés comme nous le savons depuis les théories d’Einstein. Plus lentement vous vous entrainerez, plus vous aurez la chance de “voir” le Kûkan. La vitesse lente est la clé pour découvrir le Kûkan. Quand vous vous entrainez lentement, votre cerveau a suffisamment de temps pour absorber ce que votre corps peut comprendre de la technique. Vous devez créer des connexions cérébrales appropriées pour que votre corps puisse se mouvoir sans y penser.

Le Bujinkan n’a rien à voir avec le fait d’avoir l’air bon au travers de mouvements flashy pour impressionner notre compagnon de pratique. Le Bujinkan, c’est enseigner à notre corps et à notre esprit comment se déplacer correctement et ceci est réalisé par l’étude de ce qui est enseigné en classe.
Si vous vous comportez comme un usagi 兔 (lapin), vous n’obtiendrez que 有 诈欺 usagi (une existence frauduleuse).

Notes :
(1) Sur Fibonacci – Page Wikipedia
(2) Comment manger un artichaut – Page Wiki How
(3) Le Lièvre et la Tortue, Jean de la Fontaine (« Fables »)
(4) Courbe de Gauss- Page Wikipedia

Article de Arnaud Cousergue, Bujinkan Dai Shihan

Source : Shiro Kuma’s Blog : article « Kûkan, Fibonacci and Snail »
Traduction en français par l’équipe du Bujinkan France