Vague, respiration, connexion

vague, respiration, connexion

J’ai fait mes valises et je suis prêt à partager mes “incompréhensions” dès mon retour à Paris.
Venir au Japon, c’est comme retourner à l’école. Plus vous étudiez, et plus vous accédez à toutes les infimes subtilités. Ce voyage en est pour moi, une fois de plus, la preuve, et j’ai maintenant 4 mois pour essayer de donner du sens à tout ce que j’ai vu, senti ou entendu.
Nos 5 sens peuvent certes nous sembler limités mais ce sont les seuls que nous avons à disposition pour pouvoir comprendre comment développer notre 6e sens.

Hier soir (NDT : 08/12/2015), c’était mon dernier cours avec Hatsumi Sensei.
Après l’ouverture du cours par Peter et moi, Sensei est passé directement au Bō Jutsu, Biken Jutsu, et Mutō Dori. Pendant le cours, il nous a rappelé que Mutō Dori était l’essence de ce qu’il enseignait depuis 42 ans.

Il a insisté sur l’importance de ne pas couper avec le sabre, Kiru Janai (1). Cela m’a rappelé le En no Kirinai (ne pas rompre la connexion), que nous avions étudié il y a quelques années (2).

Ensuite nous avons commencé à faire Ura Nami avec le Bō, puis avec le sabre (3).
Ura Nami est comme l’arrivée d’une vague, cachant sa puissance jusqu’au tout dernier moment.
Pour ce faire, notre Taijutsu est direct. Nous n’essayons pas d’éviter le contact, nous esquivons l’attaque par un léger mouvement du corps et nous atteignons la cible. Les cibles sont nombreuses : le cou, le buste, les mains et les doigts par-dessus l’arme de l’attaquant, ou par-dessous.
On appelle cela “Ura Nami no Juppō Sesshō”.

Sensei a ajouté que nous devions bouger d’une manière totalement illogique, de sorte que l’attaquant soit incapable de lire nos mouvements. Ou bien d’une manière inhabituelle, ce qui pourrait faire pécher Uke par excès de confiance s’il pense que nous sommes vraiment mauvais. C’est ce comportement étrange qui crée l’opportunité. Sensei a précisé également qu’il utilisait le plus souvent la dynamique du déplacement Yoko Aruki, issu de l’école Koto Ryū.

Hatsumi Sensei a insisté sur le fait que, pour appliquer cela, vous devez être connecté à l’attaquant à travers la respiration, Kokyū (4). Quand vous avez réussi à vous synchroniser avec le rythme de Uke, vous pouvez éviter toutes ses attaques parce que vous connaissez son timing. Sensei a utilisé l’image du receveur au baseball, qui sait naturellement où la balle va atterrir.
Cela m’a fait penser au livre “Gut Feelings”, dans lequel l’auteur explique ce qu’il appelle le “regard heuristique”. Parce que vous êtes connecté avec Uke à travers la respiration, au moment de l’attaque, vous “savez/sentez” où et comment contrer ses mouvements (5).

Avec ces 3 nouveaux outils – Kiru Janai, Ura Nami et Kokyū –, j’ai suffisamment de travail et de changements à appliquer à mon Taijutsu, d’ici à mon prochain voyage en mars.
Lao Tzu a dit : « Si vous ne changez pas de direction, vous risquez bien d’aboutir là où vous êtes en train de vous diriger ».
Merci Sensei de nous forcer à changer constamment, et de nous permettre de nous diriger vers la perfection naturelle.

Notes :
(1) 切る/Kiru : couper ; trancher ; opérer (chirurgie) ; rompre (connexions, liens) ; éteindre (la lumière) ; terminer (une conversation) ; déconnecter.
じゃない/ Janai : n’est pas ; ne sont pas.
(2) En no Kirinai 縁の切りない :
縁/En : destin ; destinée (force mystérieuse qui connecte 2 personnes entre elles) ; relation (entre 2 personnes) ; lien ; connexion.
切りない/Kirinai : ne pas rompre.
(3) 浦波/Uranami : (en bord de mer) déferlantes.
(4) 呼吸/Kokyū : souffle ; respiration ; tour de main ; tour ; secret (de savoir faire quelque chose).
(5) “Gut Feelings: the Intelligence of the Unconscious” de Gerd Gigerenzer.
Lisez ce livre, il vous aidera dans votre compréhension du Budō. Je cite l’analogie avec le receveur au baseball : « Des études ont démontré que les joueurs expérimentés utilisaient en fait plusieurs règles empiriques. (…) L’une d’elles est le regard heuristique, qui fonctionne dans les situations où la balle est déjà haute dans les airs : fixez votre regard sur la balle, commencez à courir et ajustez votre vitesse de telle sorte que l’angle de votre regard reste toujours identique. L’angle du regard est l’angle formé par l’œil et la balle, par rapport au sol. Un joueur qui utilise cette règle n’a pas besoin de mesurer le vent, la résistance à l’air, la rotation de la balle ou d’autres variables. Toutes les données pertinentes sont présentes dans une seule variable : l’angle du regard. Le regard heuristique (…) fonctionne pour des situations qui impliquent l’interception d’un objet en mouvement. Qu’il s’agisse de jeux de balle ou de poursuite, cela aide à générer des collisions, en vol ou en mer, et cela aide également à éviter les collisions. Intercepter des objets en mouvement est une tâche adaptative très importante dans l’histoire humaine, et nous avons facilement transposé ce regard heuristique, depuis ses origines dans l’évolution humaine – la chasse par exemple – jusqu’aux jeux de balle. »

Article de Arnaud Cousergue, Bujinkan Dai Shihan

Source : Shiro Kuma’s Blog : article « Last Stand: Wave, Breathing, Connection »
Traduction en français par l’équipe du Bujinkan France