Yoroi Sensei : ce que l’armure nous enseigne

armure bujinkan

Dimanche dernier après le cours (NDT : 06/12/2015), nous sommes allés avec Hatsumi Sensei à Yoshikawa pour voir quelques antiquités. À l’entrée, il y avait une belle armure (1) et cela m’a donné l’idée d’écrire un article à propos des enseignements que l’on peut tirer de l’entraînement en Yoroi.

Depuis décembre 2002 où nous avons été initiés au combat en armure, j’ai eu quelques armures au dōjō. Et nous les utilisons à chaque cours. Elles ne durent pas longtemps mais nous apprennent beaucoup.
Yoroi est le meilleur des Sensei.

Toutes nos techniques viennent de périodes de combat en armure. Ces techniques ont ensuite été adaptées lors des périodes de paix.

Depuis ces douze dernières années, dans mon dōjō, un ou deux élèves portent l’armure pendant le cours. C’est le meilleur outil pour comprendre la simple complexité des techniques du Bujinkan. Étonnamment, lorsque je servais dans la FINUL (Force intérimaire des Nations Unies au Liban), j’ai découvert que mes connaissances sur le combat en armure s’appliquaient parfaitement à l’équipement moderne. Ce qui était bon par le passé demeure valable à l’heure actuelle.

Je souhaite partager ici quelques vérités que j’ai apprises en m’entrainant avec ou contre une armure traditionnelle japonaise.

Enseignement n°1 : Développer l’attitude Mutō Dori et la persévérance.

Faire face à un adversaire en armure en ne portant soi-même qu’un simple Keikogi vous aide à comprendre la réalité du Mutō Dori. Vous devez être assez courageux pour aller vers l’affrontement. Comme disait le Général Bradley : « la bravoure est la capacité à agir efficacement malgré la peur de mourir ». Je ne peux imaginer combien étaient braves les combattants de l’ancien temps.
Chaque fois que j’affronte une personne en armure, je me retrouve avec mon lot d’égratignures, de bleus, et de douleurs.
Lorsque vos mouvements ne sont pas réalisés correctement, vous êtes déséquilibré à cause du momentum de l’attaque. Mais pour citer ce que disait Hatsumi Sensei la semaine dernière : « la persévérance est précisément l’objet du Ninpō ». Et s’entrainer à cela requiert beaucoup de persévérance.

Enseignement n°2 : Mune Dori, la saisie au niveau du torse.

L’origine de la saisie avec la main droite sur la poitrine vient de l’armure. Si vous regardez les armures utilisées pendant la période Kamakura, (鎌倉時代, Kamakura Jidai, 1185–1333), vous noterez que le torse est recouvert de deux grandes plaques au niveau de la poitrine, bien plus grandes que celles que nous avons sur les armures que nous utilisons pour l’entrainement. Elles protègent les bretelles qui sécurisent l’armure au niveau du torse.
Ces plaques s’appellent Sendan-No-Ita et Kyubi-No-Ita. Celle qui couvre la partie gauche est plus large et plus basse, laissant assez d’espace pour tirer à l’arc ou manier un Tachi. (2)
La plaque recouvrant le cœur est plus fine. Sa longueur protège mieux la poitrine. (3)
Il est donc logique qu’en combat rapproché, la plaque protégeant le cœur soit saisie. (4) (5)

Enseignement n°3 : Butsumetsu n’est pas un point mais une zone.

J’entends souvent des professeurs dire que Butsumetsu se situe entre la 5ème et la 6ème côte. C’est faux. (6)
En fait, Butsumetsu est la partie de la poitrine qui n’est pas protégée par le Dō. (7) Selon la forme de votre torse, ce trou peut être plus ou moins grand.

Un de mes amis a été cascadeur sur le tournage du film “Le dernier Samouraï”. Il m’a dit que Sanada Hiroyuki (l’acteur qui enseigne le Kenjutsu à Tom Cruise) avait un si petit torse que pour monter correctement son cheval, ils ont dû élargir le trou de son armure au niveau de Butsumetsu. (8)

Enseignement n°4 : Seiza est une posture développée pendant la période Edo.

Seiza est devenu la “façon correcte” de se tenir au début du Shogunat Tokugawa. J’ai lu quelque part que Ieyasu avait imposé cette posture car depuis cette position il était plus difficile de sauter et de l’attaquer.
Au cours des périodes précédentes, Fudōza était la seule façon possible de s’asseoir avec une armure. Depuis Fudōza, lorsque vous vous levez, les plaques sur vos tibias et jambes ne se bloquent pas. Vous restez libre de bouger et de vous lever (9).

Être assis est problématique, c’est pourquoi vous voyez souvent les Samouraïs assis sur un petit tabouret.

Note : En Takagi Yōshin Ryū, il y a une façon de se tenir en Seiza avec l’armure, mais elle nécessite une grande souplesse et beaucoup d’entrainement. (10)

Enseignement n°5 : Tameshi Giri a été développé en période de paix.

Les techniques dans le Bujinkan ont été développées avant l’ère Edo. Tameshi Giri n’existait pas à cette période. (11)
L’armure a été conçue initialement pour stopper une Yari, qui était l’arme la plus meurtrière sur le champ de bataille. Hatsumi Sensei explique dans son DVD sur la Yari que cette arme était la cause d’environ 60% des victimes sur le champ de bataille.
Donc une lame, même grande, ne pouvait couper à travers l’armure. La puissance résulte du momentum de l’arme. Un sabre n’en génère pas assez. C’est la raison pour laquelle le Tachi était utilisé pour frapper en premier et ensuite porter l’estoc à travers les trous de l’armure. Comme je le dis souvent à mes élèves : « en ces temps-là, le sabre laser n’existait pas ».
L’étrange habitude de couper des parties de votre adversaire a commencé à se développer durant la période de paix avec le Shogunat de Tokugawa. Puisqu’il n’y avait plus de guerres, les Samouraïs ne portaient plus l’armure. Couper est alors devenu possible. (12)

J’espère que vous apprécierez ces enseignements de Yoroi Sensei. Il s’agit de ma compréhension personnelle, et il est important de garder à l’esprit l’origine des techniques que nous faisons afin d’être capable de les adapter librement au combat moderne.

Comme je le disais au début de cet article, nous utilisons l’armure à chaque cours. Je prévois de finir d’étudier les écoles du Bujinkan avec l’armure vers la fin 2016. Alors ensuite, début 2017, j’adapterai les techniques d’armure à la période Edo. Ce sera plus facile grâce aux nombreux enseignements tirés de l’armure.

Le Ninpō s’est toujours adapté aux évolutions du combat. C’est pour cela que les enseignements de Hatsumi Sensei sont si efficaces. Mais cela perdrait son sens d’appliquer au combat moderne des techniques de la période Kamakura prévues initialement pour l’armure, sans comprendre pourquoi ces techniques ont d’abord été créées.

Si vous n’avez pas d’armure dans votre dōjō, alors demandez-en une pour Noël. Cela changera totalement votre compréhension du Budō de Hatsumi Sensei. (13)

Notes :
(1) 甲 / Yoroi : Armure ; armure japonaise.
(2) Le Tachi s’utilise surtout en Katate.
(3) Le côté gauche est souvent de face lorsque l’on utilise les armes.
(4) Ces plaques sont faites de métal. Il est donc impossible de les vriller comme si elles étaient faites de tissu. Ce n’est pas du Jûdō !
(5) Kūden : Lorsque vous projetez votre adversaire, assurez-vous que les paumes de vos mains restent à plat sur la poitrine, comme si vous teniez une plaque métallique et non pas un Gi.
(6) 仏滅 / Butsumetsu : la mort de Bouddha ; jour de malchance (selon les anciens almanachs). Si vous êtes poignardé dans cette zone, vous mourez.
(7) 胴 / Dō : tronc ; torse ; corps ; abdomen ; taille | plastron (en Kendo) ; toucher le plastron (Kimari-Te en Kendo) | cadre (d’un tambour, etc.) ; boîte à musique (d’un Shamisen, etc.) ; la coque (d’un bateau).
(8) Lorsque vous montez à cheval, le Dō de l’armure remonte en étant repoussé par les jambes. Le Dō est comme un cylindre. Donc, si le Butsumetsu est trop petit, la protection métallique empêchera une bonne circulation sanguine dans vos bras.
(9) La première fois que j’ai porté l’armure, j’ai fait plusieurs fois cette erreur du Seiza, et je me suis souvent retrouvé à tomber avec les plaques prises les unes dans les autres.
(10) En fait, il y a un type de Seiza qui peut être fait avec l’armure, mais cela requiert beaucoup d’entrainement et c’est vraiment douloureux. Vous vous asseyez sur la jambe gauche, pied armé. Vous placez ensuite la jambe droite, pied armé, devant votre genou gauche, et non pas à l’intérieur. Avec cette posture, vous pouvez facilement bondir et vous ne tomberez pas. C’est une posture “prêt à se battre”. Le Fudōza classique étant une posture détendue.
(11) 試し斬り / Tameshigiri : Essayer un nouveau sabre ou une nouvelle lame (à l’origine sur quelqu’un mais maintenant sur des cibles de pailles).
(12) Dans mes jeunes années “Padawan”, j’ai étudié de nombreux systèmes modernes de sabre (Katori Shintō, Musō Shinden, Seitei Iai). J’ai aussi étudié cinq écoles de Battōdō et de Tameshi Giri. C’est ce que j’appelle “ma période de coupeur d’épouvantails”, et j’ai adoré ça. Mais en 1996, Hatsumi Sensei m’a enseigné le système de combat au sabre dans le Bujinkan lors d’un genre de cours particulier dans la poussière devant chez lui. Il m’a dit : « Je t’enseigne le vrai sabre en raison de tes précédentes expériences ». C’est alors que j’ai compris que c’était inutile à cause de l’armure. Les épouvantails ne portent pas d’armure, et ne se défendent pas.
(13) Visitez le nouveau site web de mon ami Carlos (Shihan espagnol). Il vit à Hong Kong et a récemment ouvert un site web sur le Budō avec de jolis produits, notamment des armures. Il m’a assuré la semaine dernière que prochainement il proposerait des armures à prix réduits et conformes à nos besoins pour l’entrainement. Son site web : www.japonalia.com

Article de Arnaud Cousergue, Bujinkan Dai Shihan

Source : Shiro Kuma’s Blog : article « Secret Lessons From Yoroi Sensei »
Traduction en français par l’équipe du Bujinkan France

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